kane2-copie-1

Ancien directeur de publication du journal Sopi, Mohamed Yakhya Kane (photo) (1) est l’une des grandes figures du journalisme sénégalais. Joint par Africanus, il examine la présidence d’Abdoulaye Wade et les raisons qui handicapent les alternances démocratiques en terre africaine.

 

Comment analysez-vous le pouvoir selon Abdoulaye Wade ? 

 

-  Le Président Abdoulaye Wade a une très haute appréciation du pouvoir. Car le pouvoir a procuré à l’opposant qu’il était, la légitimité et l’autorité qui  lui  ont permis de mettre en pratique les grands principes économiques qu’il a toujours défendus, au cours de ses sorties publiques et dans ses enseignements à l’université. Notamment ceux de Keynes. Le pouvoir est pour Wade, entre autres opportunités, un moyen pour la relance des investissements. Les grands chantiers qu’il a initiés et qui ont nécessité d’énormes moyens, illustrent parfaitement la mise en pratique de ses théories économiques.
Sur le plan humain et philosophique, l’homme veut marquer son passage à la magistrature suprême de son pays par des actes grandioses : le monument de la Renaissance Africaine (dont l’érection et l’opportunité font couler beaucoup d’encre et de salive) ; la grande muraille verte (Sénégal-Djibouti) ; le projet du nucléaire civil africain et le solaire africain etc. Par ailleurs, Abdoulaye Wade, par rapport à la plupart de ses pairs africains, il est un SPECIAL. Au fond de lui-même il ne se sent pas lié par certaines conventions en vigueur dans les conduites des affaires de l’Etat. C’est en cela qu’il est déroutant. Il ne gère que très peu le quotidien des sénégalais – bien qu’il s’en soucie. Il fait de la prospective son credo. Le retard accumulé par nos Etats, dans le domaine des infrastructures, des nouvelles technologies, de la formation, de la santé, hante son sommeil. La résorption de ce gap, qu’il juge fondamental dans tout processus de développement, Wade l’a érigée en point focal. Enfin, Abdoulaye Wade, acteur politique au pouvoir, naturellement, profite de sa position de chef d’Etat et de chef de parti, pour user d’artifices politiciens afin de rester le plus longtemps possible à la tête du Sénégal. Toutefois, il ne perd pas de vue qu’il a accédé au pouvoir grâce au jeu démocratique.

                                    

A quoi attribuez-vous le fait qu’en Afrique les alternances démocratiques soient si rares ?

 

- La quasi-totalité des pays d’Afrique, fêteront leur cinquantième anniversaire en 2010. Que représente un demi-siècle dans la vie d’une république bananière ? Le passage de la colonisation à la souveraineté nationale, de la souveraineté nationale à la démocratie, cela nécessite un formatage des mentalités qui prend du temps à s’opérer. Nos dictateurs, nos monarques, nos roitelets, de plus en plus assoiffés de pouvoir, comprennent difficilement qu’il existe une autre vie, hors les lambris des palais. Jusqu’à une date récente, le régime du parti unique était partout en vigueur. Il a fallu le discours menaçant du Président Mitterrand en 92 à la Baule, pour enregistrer la naissance timide du multipartisme dans la plupart des Etats du Continent. Un multipartisme contraint et forcé. En Afrique, quand d’aventure, on obtient le pouvoir, on le garde indéfiniment. Au Niger, le Président Tandja proroge son mandat de trois ans. En dépit des dispositions constitutionnelles ; au Cameroun, le camp du Président Paul Bya s’active pour l’amener à briguer un nouveau mandat, alors que la constitution ne le lui permet pas. En Guinée, la junte militaire qui avait déclaré qu’elle ne prendrait pas part à l’élection présidentielle, se dédit. Ailleurs, sous d’autres cieux, toujours en Afrique, des velléités naissent dans l’optique de la confiscation ou de la conservation du pouvoir. Le pouvoir, hélas, grise la classe politique africaine, s’il ne la corrompt pas. Autre facteur négatif, l’absence d’une opinion publique bien informée, bien structurée et au fait de ses droits. Une culture citoyenne qui incombe en partie aux formations politiques et aux médias. Plus particulièrement à un journalisme panafricain qui doit être indépendant, professionnel, en équidistance des chapelles politiques, religieuses ou ethniques. C’est l’occasion pour moi de saluer le courage et l’indépendance du journaliste camerounais, Pius Njawé, qui depuis trente ans se bat pour une information plurielle, vraie et juste. Son combat lui a valu de séjourner plus de cent fois en prison. Puisse-t-il créer des émules partout en Afrique. Je salue également la sagacité  de certains médias indépendants d’Afrique qui sont prompts à analyser, commenter et critiquer certains actes politiques majeurs posés à tort ou à raison par nos hommes politiques. C’est là un pas important dans la mise en place d’un journalisme panafricain qui aiderait beaucoup dans la prise de conscience de nos populations. Pour la création d’une opinion publique capable de se faire entendre et respecter.

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------

(1) Auteur de Cela se passe sous les tropiques, aux éditions Edilivre. 

 

 

Propos recueillis par Guillaume Camara

Retour à l'accueil