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S’il fut député français puis ministre sous François Mitterand, Kofi Yamgnane (photo), la soixantaine, n’a jamais cessé d’être un Africain. D’où son implication actuelle dans le jeu politique du Togo, le pays de ses ancêtres. Pour Africanus, il décrypte les convulsions politico-sociales qui ébranlent l’Afrique du nord et une partie du monde. Tous les dictateurs africains doivent s’en aller, martèle-t-il. 

 

Les peuples de Tunisie et d'Egypte viennent, manu militari, de congédier leur chef d’Etat respectif. Comment expliquez-vous ces soudains chambardements, ces révolutions, pour parler comme certains observateurs ?
 

-  Je ne crois pas que ces soulèvements soient si « soudains » que vous le dites. Les peuples d’Afrique du nord et d’Afrique noire sont tellement opprimés et humiliés qu’il fallait s’attendre à ce « retour de bâton », car aucune dictature, aussi forte soit-elle, n’est éternelle : l’histoire humaine n’a jamais connu telle situation. C’est ce qui me fait dire que ces révolutions vont, à l’image des dominos, s’étendre à l’Afrique noire : aucun dictateur africain n’échappera à ce séisme ! Il fallait attendre la maturation des idées de libération des peuples qui a commencé en 1989, à la chute du mur de Berlin. L’arrivée de Barack Obama, comme Président des USA, a fait le reste : le monde a véritablement et objectivement changé et il ne sera plus jamais comme il était avant Obama !
 

Les puissances occidentales exultent aujourd'hui (...) Or la plupart ont toujours soutenu Moubarak et Ben Ali au nom d'une certaine realpolitik. Le moment n'est-il pas venu de changer de posture à l'égard de tous ces dictateurs, de ne plus cautionner l'ignoble en Afrique ou ailleurs ?
 

-  En effet, les pouvoirs occidentaux font semblant de découvrir seulement aujourd’hui que la Tunisie ou l’Egypte étaient dirigées par des voyous ! Ils nous jouent la comédie en versant des larmes de crocodile alors qu’ils ont profité depuis de longues années de ces régimes pour sucer le sang des peuples. Vous remarquerez qu’ils ne disent rien sur des régimes africains vomis par leurs propres peuples parce qu’ils en vivent et leurs économies aussi. Demain quand les peuples d’Afrique noire prendront la suite des Tunisiens et des Egyptiens, ils trahiront leurs amis d’aujourd’hui, toute honte bue ! C’est la raison pour laquelle je les appelle à renier tout de suite les dictateurs africains, exiger leur départ immédiat en prenant fait et cause pour les peuples qui souffrent et qui s’apprêtent à se libérer. Oui, le temps du choix des droits humains partout dans le monde, comme vous le dites, est bel et bien arrivé.

Par rapport à ce qui vient de se passer, est-il judicieux de faire un rapprochement avec le passé tragique de certains pays de l'Europe de l'Est (je pense bien sûr à la Pologne de Lech Walesa, à la défunte Tchécoslovaquie de Vaclav Havel) ?

 

-  Si votre question est de savoir si le sort des peuples d’Europe de l’est, colonisés et exploités par l’ex-URSS, est comparable à celui des peuples africains colonisés, méprisés et exploités par les pays européens de l’ouest, la réponse est clairement : OUI ! Du reste, le parallèle est saisissant dans la suite des événements : le mur de Berlin est tombé et le mur du néo-colonialisme est très fissuré et ne va pas tarder à s’effondrer ; les peuples est-européens ont repris leur sort en main, avec les dérives inhérentes à toutes les luttes de libération. Les Tunisiens et les Egyptiens en passeront également par là mais ils trouveront leur voie que personne n’aura plus le droit de venir leur contester. Cette lente mutation connaîtra sans doute des avancées, des pauses et même des reculs, mais au total, elle se poursuivra inéluctablement.

Comment voyez-vous le futur de ces pays ? Faut-il craindre la résurgence de certains fondamentalismes islamiques ?

 

-  Oui, on peut craindre un passage par le fondamentalisme islamiste. Mais pour moi, ce n’est pas un problème ! Tout peuple a le droit de se choisir son destin, dès lors que ce choix est LIBRE ! Du reste, cette question du « danger fondamentaliste » est particulièrement pernicieuse car elle s’appuie sur des éléments objectifs mais permet, dans le même temps, tous les amalgames et favorise un refus de l’altérité. Le musulman devenu suspect universel, doit en permanence faire la preuve de son intégrité.

Redouter que la chute de régimes dictatoriaux entraîne une montée de l’islamisme conduit à contester aux peuples le droit de disposer de leurs destins au motif incertain qu’ils pourraient un jour faire des choix qui nous seraient préjudiciables. C’est donc les condamner avant même que l’on ait quelque chose à leur reprocher. Enfin imaginons que les dictatures réussissent, par je ne sais quelle combinaison, à reprendre le pouvoir, vers qui se tourneraient alors les légions d’hommes et de femmes dépouillés de leurs espérances, sinon vers les mouvements les plus radicaux ?

 

Propos recueillis par Guillaume Camara

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